L'ART EN CONFLITS
L'oeuvre de l'esprit entre droit et sociologie
de Bernard Edelman et Nathalie Heinich
La Découverte, " Armillaire ",
276 p. 21

 

Il n'y a pas de transgression sans sanction:les hommages parasitaires

 

 

A Nîmes, en 1993, une exposition consacrée aux objets dans l'art contemporain rassemblait notamment des ready made de Marcel Duchamp, dont le célèbre urinoir qu'il avait signé R. Mutt.
Entrant dans l'exposition, un certain Pinoncelli, qui se dit " artiste de comportement ", avise l'urinoir, y urine et le brise ensuite d'un coup de marteau. Il affirme que son geste est artistique. En urinant, il aurait d'abord rendu l'objet à sa vocation première, défaisant ainsi la mystification mise en place par Duchamp. En fracassant l'objet, il affirme avoir accompli une oeuvre.
Interviennent alors le Centre Pompidou, propriétaire de l'oeuvre, et sa compagnie d'assurance, Axa, qui veulent faire payer au sieur Pinoncelli les frais de restauration de l'objet. Dans cette affaire aussi extraordinaire qu'instructive, le tribunal de Tarascon a rendu un jugement très intelligent, en condamnant Pinoncelli pour " parasitisme de la gloire". En brisant un urinoir célèbre, il cherchait à s'accaparer la notoriété de l'artiste qui y avait apposé sa signature. Cette histoire révèle aussi comment Duchamp a provoqué un télescopage entre le droit d'auteur et le droit des marques, en faisant jouer sur le terrain de l'art la commercialisation de la notoriété. Cet exemple peut-il se relier à la question de la protection de la transgression, qui en un sens traverse tout le livre.
Duchamp affirme que ce qu'il fait n'est pas une oeuvre d'art, mais en même temps il demande que son travail soit protégé comme l'est une oeuvre d'art.On retrouve ici une sorte d'aller et retour aux frontières du droit, mouvement caractéristique se retrouvant ailleurs: je détruis l'idée d'oeuvre, j'exige que cette destruction soit protégée comme oeuvre, tout en précisant qu'elle doit demeurer destruction.

Propos recueillis par Roger-Pol Droit

 

" le site de l'oeuvre d'art est le même que celui des manifestations des troubles fondamentaux des troubles psychiques " Jean Oury

http://www.psy-desir.com/textes/spip.php?article762

 

L'instrumentalisation de l'œuvre d'art tient au rapport rapide à l'art, notamment à la manipulation qu'il suppose. Le lapsus calami n'a pas été développé par son inventeur, Sigmund Freud. Il suggère que ce n'est pas un objet ou un projet qui en cache un autre, mais un geste outillé, un moyen ou une fin. On trouvera que l'on ne fait que changer le lieu de la manifestation des symptômes. Le problème est que l'art produit aussi du projet de sorte que l'action s'en trouve modifiée dans son orientation. Au point qu'un projet ne serait pas survenu sans la pratique de l'art. Ce projet qu'on peut ainsi qualifier d'artificiel ne signifie pas autre chose qu'une volonté soutenue d'un rapport bénéfique à l'art.